Intellectuel et populaire ? Ou l’intelligence désacralisée…

De tout temps intellectuels et manuels se sont retrouvé en opposition, comme si cela pouvait rendre service à certains… A chacun ses familles professionnelles, à chacun sa culture, à chacun ses lectures.

Des esprits simples en ont déduit que l’intelligence poussait, comme un champignon, aux lecteurs de tel ou tel type d’ouvrages : aux intellectuels la philosophie, la sociologie, les sciences humaines et la Littérature, aux autres les livres dédiés à la distraction ; j’ai nommé la « littérature populaire » (aventure, policier, science-fiction, etc.).

Le tout est si bien ancré que nombre d’ « adultes » suffisants se targuent de s’être, dans leur jeunesse, penchés sur ces lectures heureusement oubliées aujourd’hui pour des ouvrages plus sérieux. Ce sont d’ailleurs les mêmes personnes qui regrettent par ailleurs le fossé qui les sépare de la génération montante sans se rendre compte qu’ils sont porteurs de la pelle souillée qui le creuse.

J’ai en d’autres endroits fait l’éloge des qualités sociologiques et historiques de la littérature policière. Quel « intellectuel » aujourd’hui oserait porter un regard hautain sur les œuvres de Hammet ou Simenon. Loisir ET culture ?

Et pourtant…

La science-fiction est une cible de choix. Qui peut décemment s’intéresser « sérieusement » à des iconoclastes costumés parcourant l’espace dans de ridicules fusées afin de combattre des monstres visqueux pour délivrer des « créatures » pulpeuses (femme blonde dénudée - NdT). Ou des barbares (sorciers) survitaminés (géniaux) écrasant (désintégrant) des monstres gluants… Ne riez pas…

Nous ne nous livrerions pas à l’excès de réduire « Madame Bovary » à un ennuyeux adultère de province, ni qualifier Freud de barbu libidineux. (si ?)

Certes le premier objectif de la science-fiction reste la distraction et le plaisir et je ne tourne pas le dos à des scènes d’actions ou de suspens (Paul Atréide[1] face à son premier ver des sables, Gandalf[2] face au Balrog, ou les premier pas dans Rama[3]…). Je revendique même, pour le genre, l’intelligence d’être capable d’ouvrir l’esprit au lecteur en le captivant (replier l’espace pour s’y déplacer plus vite1, la sémantique générale et le non-aristotélicisme[4], l’interdimensionalité de l’espace[5]…).

Et l’uchronie , le « what if » américain, dans la trame historique de notre monde un évènement diffère de ce qui s’est passé dans la réalité. Par exemple la peste noire du 13ème siècle au lieu d’éliminer 40% de la population occidentale, en fait disparaitre 50%. Ce sont les populations d’Amérique latine qui deviennent dominantes (Aztèques, incas, …). Qu’est devenu le monde en 1950 ? Les sudistes remportent la guerre de sécession[6]. L’exercice passionnant est l’un des nombreux exemples créatifs, culturels et « intelligents » de la SF.

Certains scientifiques, philosophes, historiens reconnaissent par ailleurs l’intelligence prospective du genre. Nombre de technologies d’aujourd’hui ont été décrites dans des romans d’hier avec une précision étonnante : processeur cristallin, holographie… Des sociétés nous paraissant complètement hallucinées sont en train de se mettre en place : emprise postcoloniale, néo-colonialisme, catastrophe écologique, sur-libéralisme[7].

L’exercice devient politique avec des réflexions (devenues « d’école »[8]) sur la contre-utopie où la science-fiction devient responsable du modèle de société[9]. Garde-fou de l’excès des « grands » dans l’apathie conformiste, la science-fiction perturbe les idées reçues sociétales ou technologiques. Subversive ? Certainement ! Preuve en est le nombre important d’écrivains de sensibilité libertaire et humaniste5.

Dans notre époque d’amalgames, il nous faut être vigilant sur la confusion des genres : populaire n’est pas populiste, politique n’est pas démagogue, l’écrit n’est pas toujours source d’’intelligence et/ou de culture. Noyé dans l’abondance de stimuli médiatiques les choix deviennent de plus en plus difficiles et le néophyte se perd dans l’abondance de ce qui lui est proposé. Marketing et lucre deviennent plus importants que qualité de la matière offerte. Le matraquage incessant de tous les médias valorise des livres ou évènements qui ne mériteraient pas le dixième de l’attention qui leur est consacré. Notre défense contre ces « produits » reste notre raison. Les outils forgeant notre raison sont ceux qui valorisent notre réflexion. L’information alternative est notre force, la science-fiction est un genre nous permettant, dans le plaisir, de nous donner le recul nécessaire à l’analyse du galimatias dont nous sommes abreuvés à longueur de temps.

 

Jean-Hugues Villacampa

 

[1] « Dune » de Frank Herbert

[2] « Le seigneur des anneaux » de JRR Tolkien

[3] « Rama » d’AC Clarke

[4] « Le monde de A » AE Van Vogt. Traduction de Boris Vian

[5] Moorcock…

[6] « Autant en emporte le temps » de Ward Moore

[7] John Brunner, Mike Resnick, Norman Spinrad

[8] Etudiées dans le cadre des cours de Français au collège et au lycée

[9] Huxley, Bradbury, Ira Levin

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