Trop semblable à l’éclair Ada Palmer

De tous les romans de l’imaginaire parus en 2019, Trop semblable à l’éclair de Ada Palmer (1er tome de 4 livres de la saga Terra Ignota) a sans doute été le plus clivant, et s’est rapidement imposé comme un incontournable de la SF.
Résumé : En 2454, la société a fortement évolué du fait de plusieurs facteurs : l’avènement des voitures volantes qui peuvent faire le tour de la terre en 4 heures a fait exploser le concept de distance et de Nations, remplacées par des Ruches que les citoyens rejoignent au moment de l’âge adulte, selon leur affinité (ceux qui aiment la science et le développement deviennent Utopistes, ceux qui aiment le sport et les arts Humanistes, ceux de culture asiatique deviennent Mitsubishi, ceux qui sont altruistes deviennent Cousins, etc.). Tout le monde se réfère au pouvoir central de Romanova. Autre changement, la famille nucléaire n’existe plus : il s’agit de bash réunissant plusieurs couples d’adultes souvent amis qui élèvent communément les enfants. Enfin la religion est quasiment interdite suite à la Guerre des Églises. Ainsi on discute religion uniquement avec son sensayer (sorte de conseiller multireligieux/philosophique) sous risque d’être taxé de prosélytisme. Cette société est fortement influencée par le siècle des Lumières. Sont souvent cités entre autres Diderot, Voltaire, Rousseau, le Marquis de Sade, avec des petites références à Socrate, Platon et les Anciens. Mais le vol de la liste des personnages les plus influents de ce monde, va remettre en question l’équilibre de cette utopie.

Dans ce roman très dense, on sait à chaque page l’érudition de l’autrice américaine, dont c’est le premier roman publié. On ressent également la passion de cette historienne, spécialiste de la Renaissance et qui est enseignante à l’Université de Chicago. Ada Palmer avait participé aux Utopiales et on peut retrouver les enregistrements de ses interviews et conférences sur le site actusf.
Trop semblable à l’éclair est donc un roman dont la lecture est intense et un peu exigeante. Il est également original dans la forme : les personnages (trèèèès nombreux) changent de noms et de genre en fonction de qui parle d’eux, certains dialogues sont présentés comme dans le théâtre classique avec juste le nom des personnages au centre et son texte en dessous. De plus au 25ème siècle, on n’utilise plus les « il » et les « elle », et ce langage genré est remplacé par des « on » et « ons » qui peuvent surprendre. Le narrateur, sorte de témoin qui amène révélation sur révélation, brise souvent le 4ème mur en s’adressant au lecteur.
Mais malgré ces éléments particuliers, ce roman est un chef d’œuvre de worlbuilding et un tour de force considérable car la société décrite est plausible. L’autrice nous guide avec habileté dans les méandres de sa société pour nous la présenter et nous la faire admirer, et puis, par touches discrètes, par petits moments furtifs, le vernis craque. Est-ce vraiment une Utopie ? Les dirigeants citent des philosophes à tour de bras, mais où est leur éthique ? Au fur et à mesure la fresque devient sombre, avec des personnages un peu à l’extérieur qui deviennent soudainement terriblement clairvoyant. Les indices sont disséminés le long des 700 pages ce qui transforme le lecteur en un détective littéraire, car le roman (avec sa suite à paraitre en mars 2020) entend expliquer comment cette soi-disant utopie s’est effondrée.

En conclusion, Trop semblable à l’éclair est un roman dans lequel il faut se lancer en connaissance de cause. Il faut en accepter son rythme lent, sa narration particulière et la densité des informations qui surgissent dans chaque paragraphe. L’exigence demandée aura comme récompense le tableau extraordinaire d’une société plausible et cohérente, complexe et fascinante dans sa beauté et ses écueils, tellement bien peint qu’on désire et redoute en même temps d’y vivre un jour.

 

Audrey Pleynet

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