Jardins de Poussière de Ken Liu

En 2015, j’allais faire une double rencontre qui allait transformer mon rapport à la littérature de genre : Les éditions du Bélial’, couplé à un ouvrage de leur catalogue : « La Ménagerie de Papier », qui devient bien vite incontournable dans toutes les bonnes bibliothèques. Cette anthologie de nouvelles de Ken Liu, traduites par l’inénarrable Pierre-Paul Durastanti, avait réussi à me faire renouer avec les nouvelles, genre qu’à l’époque je trouvais insipide après le très regretté Frederic Brown. (Oui, je sais, à l’heure où j’écris ces lignes, je me flagelle que tant d’idiotie ait pu m’habiter). Autant vous dire que lorsque j’ai appris que la même équipe de traducteurs et anthologistes allait se reformer pour un nouveau recueil de Ken Liu, je me mis à trépigner d’impatience. Bon, une fois arrivé à son terme, il faut avouer que ce livre a quand même un énorme défaut : Il est bien trop court. À peine 25 nouvelles. Mais la crème de ses parutions.

Une fois que vous avez lu la préface, il n’y a pas grand-chose à dire de plus sur l’anthologie elle-même : les nouvelles sont présentées par l’auteur dans un avant-propos succinct et le sommaire de l’anthologie est géré d’une main de maître.Ce livre est au sommet de son genre et je pèse mes mots (vous commencez à connaître mon goût immodéré pour la modération !). L’auteur a beau vous avoir préparé un peu à ce que vous allez lire, ça n’empêche pas la magie de ses mots de s’exercer.

Je vous livre d’ailleurs deux nouvelles qu’on m’ont particulièrement laissées sur le cul :

Bonne Chasse, où nous retrouvons le mythe des Hulijing Légende partagée avec les Japonnais où une femme mi humaine mi renarde peut envoûter les humains. Un thème récurrent dans la littérature fantastique actuelle. On peut citer d’ailleurs Floriane Soulas qui a fait de ce mythe le thème central de son roman les noces de la renarde aux éditions Scinéo. Du vu et revu donc. Sauf que Ken Liu en fait une nouvelle steampunck particulièrement improbable et totalement scotchante.

Le Fardeau. Une nouvelle dont le thème central est la linguistique, et surtout son interprétation. L’humanité a colonisé de nombreux nouveaux mondes. Sur l’un d’entre eux se trouvent les vestiges d’une ancienne civilisation intelligente. De cette race ne subsistent que quelques bâtiments et une saga que l’humanité à traduite par hasard. L’héroïne de cette nouvelle est une experte comptable (ça ne s’invente pas) et devra aller vivre sur un monde où tout est à construire sur les ruines d’une autre race.

Américain, d’origine chinoise, Ken Liu revisite tous les genres de l’imaginaire en harmonisant les styles littéraires de ces deux nations. Et là encore, c’est une première pour moi : En effet, on ne présente plus les grands auteurs américains tandis qu’on commence à peine à connaître les auteurs chinois, à quelques exceptions près. Et encore, quand on évoquait simultanément ces deux écoles littéraires, c’était pour les mettre en opposition, en incorporant d’ailleurs les Chinois dans le bloc de la littérature des pays de l’Est !
Ken Liu parvient à mixer les deux styles qui ont bercé son enfance. La technique ou la fascination pour la technologie propres au style occidental et la spiritualité ou la poésie de l’extrême orient. Et ça marche à merveille. Que dis-je, ça envoûte. Pas d’inquiétude cependant, ce n’est pas une recette magique qu’il utilise dans chaque nouvelle, son imagination est bien trop fertile pour se limiter à cette seule ficelle. Il s’agit d’ailleurs de ce qui me fascine le plus chez lui : lors de ma lecture de la ménagerie de papier, je me suis pris une claque devant la facilité qu’a l’auteur à jouer avec des tropes éculés des différents genres de l’imaginaire et à réussir à embarquer le lecteur où il voulait tout en réussissant immanquablement à le surprendre à la fin. Pas avec des cliffhangers basiques mais bien avec une fin des plus logiques (pratiquement dans chaque nouvelle, il nous donne des indices en interligne sur la fin et la finalité de sa nouvelle) et pour autant totalement surprenante. Pour les Jardins de Poussières, rebelote. Des univers atypiques, chimériques, à la croisée d’une foule de mondes qui sont des références pour tout à chacun, mais habillés du style « Liustien ». Et une façon d’envisager, de transposer, d’interpréter des questions et des problèmes d’actualité dans une situation improbable, telle que ces mêmes sujets gagnent en clarté.
En définitive, à la fin de cette lecture, je vais attendre avec impatience son prochain recueil, car nul autre que lui n’arrive avec tant de délicatesse, à rendre la réflexion aussi plaisante et divertissante. Je vous souhaite d’en profiter.

Pierre-Marie Soncarrieu

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