Les ferrailleurs du cosmos d’Eric Brown – Le Bélial

Qui n’a jamais rêvé de vivre une vie d’aventure et de liberté dans l’espace ? Bercés, que nous sommes, par les Star Wars, Star Trek et autre space opéras. Le mythe de l’aventure subspatial est extrêmement présent dans notre culture depuis une bonne quarantaine d’années. On pourrait donc légitimement croire que le livre dont je vais vous parler n’est qu’un énième média de ce genre. Et bien non, ce livre est un génial croisement entre Firefly et Bienvenue à Gattaca. Il est une sorte d’ovni coincé à mi-chemin entre l’histoire d’un équipage spatial pris dans les aléas des répercussions de ses actions effectuées en dépit de toute logique et réflexion préalable ET un questionnement métaphysique sur l’humanité, l’humain et sa place dans l’univers. Si je n’ai pas déjà perdu la moitié de mon lectorat à ce stade c’est que je m’améliore.

Ce livre est un fix up ! Dans le jargon éditorial, ça veut dire que c’est un recueil de nouvelles ayant les mêmes personnages, le même environnement et la même thématique mais écrites pour différents vecteurs de publication et à différents moment de la vie de son auteur. Eric Brown de son petit nom. Ces nouvelles sont remises dans un ordre choisi par ce dernier et non celui de la chronologie de leur écriture, il peut donc y avoir une sorte de valse hésitante dans l’évolution psychologique des personnages. Mais elles suivent la chronologie de l’histoire des protagonistes tel que voulu par l’auteur.

Puisqu’on en parle, cette évolution est la base des nouvelles. Dans chacun des récits, on va suivre Ed, le commandant du ferrailleur de l’espace et Karrie sa mécanicienne doublée de bonne conscience. A deux, ils écument les épaves en quête de déchets en bon état qu’ils pourront revendre à prix d’or. C’est justement lors d’une permission qu’ils s’octroient après une épave plutôt rentable qu’Ed rencontre Ella. Ella est une magnifique femme, bien trop belle pour être honnête. Et pour cause : c’est une androïde doublée d’une fugitive. Rapidement, et usant de son charme, Ella demandera asile au ferrailleur pour échapper à sa condition d’esclave. Ces trois personnages forment une trinité non sainte mais quelque peu christique. Le personnage d’Ed est l’analogie de la lutte morale de l’être humain qui passe son temps à osciller entre le naturel, le retour aux sources et à la terre et l’artificiel avec son lot de facilité, de contrôle et de domination.
Ce sont les deux femmes qui l’entourent qui en sont les représentations : Karrie est la femme « naturelle », faible par son humanité « pure ». Elle est décrit comme ne répondant ni aux canons de beauté actuelle, ni à ceux vestimentaires. En contrepartie, Karrie est présentée comme le membre d’équipage loyale est fidèle. Dit comme ça, on a l’impression d’avoir à faire à un animal de compagnie servile mais rien n’est moins vrai. Ed et Karrie sont souvent en désaccord dans le sens ou Ed réagit en être sensitif et non raisonné : il suit son instinct, ses émotions et réfléchit après à ce qui lui arrive et pourquoi il en est arrivé là. Et Karrie est là pour le faire réfléchir, remettre en question ses décisions. Pour lui, elle est comme sa conscience et si jamais Ed prend une mauvaise décision et fait n’importe quoi (souvent pour les beaux yeux d’Ella) Karrie sera tout de même présente à ses côtés pour l’épauler. Il faut toutefois apporter deux précisions. Karrie n’est pas un personnage féminin faire-valoir comme on en lit trop. C’est un personnage à part entière, écrit et décrite avec sa propre histoire et ses prises de position et décisions. Mais en tant que métaphore pragmatique, elle sait qu’elle a tout à gagner à rester en collaboration avec Ed car ils forment une symbiose méliorative pour eux deux. Dans chacun des scénarios, Karrie a son rôle propre à jouer en plus de sa casquette analogique. Et bien souvent Ed doit sa vie à Karrie. De son côté, Ella est l’androïde, création humaine dont on ne sait rien, mais sur lequel on passe son temps à se reposer jusqu’à ce qu’elle lâche. Elle donne l’illusion de la sécurité, de la facilité mais cache beaucoup de choses aux deux autres sans réellement mentir (l’omission est-elle un mensonge ?). Elle est présentée comme froide, très réticente aux compromis mais curieuse. Chacune des nouvelles de ce fix up présente en filigrane, dans son scénario, une question philosophique ou métaphysique sur l’humanité. Cette question donnera une nouvelle facette pour envisager la vie organique qu’elle ne prend que de manière très rationnelle.
Un livre, une dizaine de nouvelles totalement différentes tant par leurs scénario que par les questions qui y sont soulevées, trois personnages complices et soudés mais trois histoires, personnalités et attentes totalement différentes. Le tout réuni par l’esprit et la plume d’un auteur phare anglo-saxon, qui a le très gros défaut d’être bien peu traduit. Mais peut-on lui reprocher de préférer la langue de Shakespeare à celle de Molière ? Pourtant détenteur de deux British Science Fiction Award. Ce défaut tend à être corrigé grâce aux efforts du Bélial qui nous permet de découvrir (ou redécouvrir, pour ceux qui ont eu la chance de lire ses premières éditions dans les années 90) ce style envoûteur.

 

Pierre-Marie Soncarrieu

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