Les Chroniques d’Ataraxia tome 1 – Thierry Maugenest

J’aime particulièrement ce moment où j’ouvre ma boite aux lettres. Une boite aux lettres c’est un peu le chat de Schrödinger des temps modernes. On ne peut savoir s’il y a quelque chose à l’intérieur, qu’en l’ouvrant. Et à l’époque de l’immédiateté et de la transmission numérique recevoir quelque chose par la poste, ça a toujours un léger goût de plaisir. Ce matin-là donc, un paquet m’attendait. Je l’ouvre avec délicatesse et suspicion. Faut dire que je suis du genre abonné aux factures et pas vraiment aux présents. Et là, surprise, je me retrouve nez à nez avec un broché.  Belle couverture, beau synopsis, intéressant, appétissant mais déconcertant. Je connais la maison d’édition de vue, au hasard d’une étagère chez un libraire mais ne l’ayant pas sollicité, je me retrouve totalement désemparé devant l’ouvrage.

Cette histoire n’aurait pas mieux commencée si elle n’était pas arrivée dans une période d’intenses révisions, proportionnellement inverses avec, mes digressions voir digestions, littéraires. Tant pis, mieux vaut mourir d’insomnie que d’inculture. Je pris le livre et comme à mon habitude, lu la quatrième de couverture. Et là, horreur, ô désespoir : une carte assaillit ma vision de toutes ses belles couleurs. Je tenais dans mes mains un livre de fantasy. Encore ? Tant pis. Laissant de côté ma lassitude, au même titre que la carte qui y figure, je commençais ma lecture et là, ce fut la claque. Attention, pas le tapotage façon maman poule déçue mais pas désespérée de son éducation prodiguée. Non, il s’agit ici de la bonne grosse mandale à la Rambo. Dès la première page, je savais que je venais de vendre mon âme à ce dieu païen qu’est la Littérature avec un grand « L », il me serait impossible de lâcher le livre tant que je n’aurai pas tourné la dernière page. Ça faisait très longtemps que je n’avais pas ressenti ça.

 

Nous faisons ainsi la connaissance d’Amos de Slima. Futur héros du roman mais pour l’instant sujet de la scène qui se déroule bien malheureusement contre lui. L’auteur nous explique donc qu’Amos cherche à obtenir son intégration dans les plus hautes distinctions sociales de son monde. Nous apprenons par-là même que dans son monde, une seule société existe en parfaite harmonie et est régie par sept principes mais aucune loi. Si le procédé est biblique, dans la mesure où les sept principes sont là pour éradiquer les sept péchés capitaux, ce monde est bien loin du paradis mais plus proche de l’utopie. Et d’ailleurs Amos transgresse l’un de ces sept principes dans la scène. Pour lui, nul peine ni châtiment n’ayant transgressé aucune loi ni règlement. Il n’écopera que de la déchéance de ses droits et privilèges car dans cette société, les sept principes sont des modes de vies en communauté, une sorte de civisme exacerbé. Y manquer c’est se considérer comme hors du groupe et donc pousse au ban de la société, plus haute peine infligée. N’étant pas un homme stoïque, il va se rebeller en hurlant contre l’infamie de cette décision. Ne trouvant face à lui que des anciens faisant la sourde oreille, le moment propice venu, il vole une relique et s’enfuit. S’ensuit alors une poursuite, où Silma doit s’échapper afin qu’il puisse démontrer les raisons de son actes et laver son honneur. Étant connu et reconnu comme un excellent chasseur, on met sur ses trousses l’un des maîtres pisteurs, qui finira pas le retrouver et même se ranger à ses cotés. La course poursuite se transforme en contre la montre mais jamais à aucun moment la notion d’empressement ne prend le pas sur le respect de ce monde. Voyageant de ci, de là. Chantonnant des Si, des La. Devisant de ci, de ça. Si la formulation peut paraître désinvolte, la description l'est encore plus. Dans ce roman, nul précipitation. A la limite d'un roman d'attente, le voyage se fait onirique, le cheminement est calculé et les personnages attentistes. Les tribulations de ce héros bien atypique sont motivées, et par lui pour démontrer ses dires, et par l’auteur qui fait transparaître ses idées. En déflorant un peu le fond de cette œuvre, nous comprenons bien vite que ce roman, ne se limite pas qu’aux codes bien établies de la fantasy. Nous sommes dans notre futur potentiel où l’avidité des sociétés a fait naître guerre et misère. Pour se sauver, l’humanité a colonisé bien d’autres planètes et y a instauré des règles pour éliminer les sources des maux d’autrefois (comprenez par là notre vie actuelle) la monnaie est bannie, et par là, l’avidité aussi. Mais Slima a eu vent d’un complot cherchant à réintroduire l’argent et l’avidité qui en découle. C’est donc une lutte philosophique autant qu’idéologique qui s’engage. Et si le rythme est lent, le monde est suffisamment dense pour laisser hors d’haleine tous les rêveurs et lecteurs qui aiment se plonger dans d’autres potentialités sociales. Thème qui se pare de ces plus belles lettres de noblesse ces temps-ci.

            J’ai longtemps repoussé ce moment délicat d’entamer la chronique de ce roman. S’il est des livres qui vous font voyager au travers de tout un panel d’émotions, en parler ne m’a jamais posé plus de soucis que cela car j’aime partager le plaisir que j’ai eu à tourner leurs pages. La chronique restant un travail plus ou moins rigoureux, elle part toujours d’un premier jet, basé sur la question : qu’est ce qui m’a le plus frappé dans le livre dont je vous parle et que je veux absolument partager ? S’ensuit alors le travail de relecture et de réécriture nécessaire pour rendre ma chronique lisible et qu'elle vous donne envie de vous intéresser à l’œuvre dont je vous parle. Le livre de cette fois est un peu différent dans l’approche de sa chronique et dans son ressenti. Celui-là, je l’ai lu d’une traite et ai beaucoup de mal à le chroniquer. Ce n’est pas un livre qui vous fait voyager ni vous fait rêver une aventure par empathie. C’est un voyage onirique, et je pèse mes mots. La difficulté qu’a ce livre à être chroniqué c’est que mes paroles, mes lignes qui défilent sous vos yeux sont loin, très loin, de retranscrire la force évocatrice de cette histoire romanesque, doté d’une bride d’encyclopédie pour faciliter la compréhension. C’est d’ailleurs sa plus grande force mais aussi sa plus grande faiblesse. Toutes les épopées, les histoires épiques (rêve de gloire de Wagner, Le chant des Astres de Plateau, Alone de Géha, le vieil homme et la guerre de Scalzi et tant d’autre encore) ont toutes une sorte de petite musique textuelle, un rythme qui fait qu’une fois qu’on le choppe, on ne peut en décrocher. Cette façon de procéder dans l’écriture peut en faire un roman intemporel mais aussi très hermétique. Si on ne chope pas la musique on risque bien de ne pas rentrer dans le roman et de ne pas l’apprécier. Aussi, si vous n’arrivez pas à vous imprégner de ce roman dès les premières pages, pas d’inquiétude et poursuiviez, il est fort probable qu’il vous fasse rêver sans que vous le sachiez.

Pierre-Marie Soncarrieu

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